Discours de Richard Miller prononcé aux Journées du développement – « La culture instrument de démocratie »

Voici le magnifique discours que Richard Miller a prononcé aux Journées du développement.
« Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Le thème de la Table ronde qui nous réunit « La culture instrument de démocratie » est d’une importance capitale.
Pour quelle raison ? Tout simplement parce qu’il n’y a pas, parce que je ne connais pas, parce qu’il n’existe pas pour une population – je précise, pour toutes les couches de la population – quelle qu’elle soit, une protection plus forte, plus efficace, plus durable que de vivre dans une démocratie.
Le mode de gouvernementalité démocratique repose en effet sur une notion que ceux qui ont la chance d’être nés dans une démocratie ont tendance à oublier, alors qu’elle est essentielle, alors qu’elle est vitale pour les populations qui aspirent à la démocratie, et qu’elle est une force de développement pour les démocraties émergentes. Cette notion, c’est le contrôle. Le contrôle démocratiquement institué, démocratiquement organisé, démocratiquement exercé sur les choix, sur les décisions, sur les politiques mis en œuvre par les dirigeants d’un Etat.
Dans une démocratie, les représentants du peuple contrôlent l’Exécutif.
Celui qui a poussé le plus loin l’analyse des rapports entre développement et démocratie est un économiste libéral, Prix Nobel, l’Indien Amartya sen. A plusieurs reprises il a montré comment, par exemple, la seule bonne façon de lutter contre les famines, de même que contre toutes les formes de pauvreté qui s’imposent à des populations, c’est la démocratie : « ce sont les différentes libertés politiques existantes au sein d’un Etat démocratique, y compris la liberté de tenir des élections régulières, l’existence d’une presse libre et la liberté de parole (sans prohibition ni censure gouvernementales) qui incarnent la véritable force responsable de l’élimination des famines ». Pourquoi ? Parce que ces forces démocratiques exercent leur pouvoir de contrôle sur les mesures préventives, les décisions économiques, la répartition des biens…
Ce n’est donc pas par hasard si en 2012 à Abidjan, lors de la présentation du Manifeste Libéral Panafricain, Louis Michel a tellement insisté sur la nécessité d’une « démocratie vivante fondée sur le pluralisme politique, sur une société civile vigilante et active ainsi que sur une presse indépendante et libre, et d’autre part sur le respect de l’Etat de droit » .
Toutefois, la démocratie n’est pas quelque chose d’inné : elle ne descend pas du ciel, aucun dieu n’a pensé à nous envoyer la démocratie. D’ailleurs il a fallu des siècles à L’Europe pour commencer à penser démocratiquement, et certes il y a encore beaucoup de réformes à porter. La démocratie, l’esprit démocratique, l’ADN démocratique, le respect des opinions d’autrui, l’organisation pacifique du débat et plus fondamentalement : la capacité de penser par soi-même et la capacité de faire entendre sa propre opinion … hé bien, cela s’apprend !, cela se communique, cela se vit.
Et de même qu’il existe des croyances qui enferment, des idéologies qui tuent, des traditions qui opposent les êtres humains entre eux, il existe une culture de l’ouverture aux idées, de l’ouverture aux autres, de l’ouverture sur demain, sur un avenir à construire et à créer. C’est cela que j’appelle la culture de la démocratie. Elle passe par l’école, par un enseignement accessible à tous les enfants, garçons ET filles – je me plais à le souligner !
Il ne s’agit pas d’endoctriner, mais d’ouvrir l’esprit aux principes sur lesquels tous les êtres humains peuvent se reconnaître et se retrouver. Il est habituel de parler en ce cas de « valeurs universelles ». Ce sont deux mots qu’il m’arrive aussi d’utiliser, mais ce sont deux mots trop faciles. Le mot « valeur » n’est pas assez solide, car il est toujours possible d’opposer des valeurs à d’autres. Je lui préfère le mot « principes », dont la portée est davantage démontrable. Par exemple, l’égalité homme-femme n’est pas une valeur « en l’air » c’est un principe inscrit dans les textes fondateurs des droits humains et auquel nul ne peut déroger. De même pour le mot « universelles » qui fait beaucoup trop facilement croire que les êtres humains vivent des conditions égales. Ce qui est faux ! Il existe des sociétés riches et il existe des sociétés pauvres. Vivre en Europe et vivre en Afrique, ne présente quasiment rien de commun. Je préfère dès lors parler de « principes humains », de principes qui tiennent compte des situations et des différences.
Le Développement passe par cette culture de l’humain, par cette démocratie qu’Amartya Sen, encore lui, a étudiée dans un petit ouvrage magnifique : « La démocratie des autres. Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident » .
Il faut pouvoir tenir compte de la spécificité des populations dans l’organisation de la démocratie. Il faut parvenir à tenir ensemble les principes humains fondateurs et la couleur originelle des populations.
Mesdames, Messieurs,
Pour réussir cela, il faut aller à la rencontre de celles et ceux qui ont pensé, qui ont écrit, qui ont filmé, qui ont chanté – comme Myriam Makeba – , qui ont dit tout ceci mieux que moi, et en l’inscrivant dans le cours du temps : ce sont les créateurs d’art et de pensée. Ils sont, eux, de toutes les couleurs, de toutes les origines, de toutes les langues, de toutes les forces de la terre. Ils savent les racines des peuples et ils donnent à nos rêves les mots pour les exprimer !
Mais ces mots que l’artiste nous donne, ces mots que la culture nous transmet, vous transmet, et que nous transmettrons à notre tour, il ne faut jamais oublier qu’ils ne sont pas simplement art et poésie. Ce sont aussi les instruments du langage qui est le principal moyen dont disposent les êtres humains pour communiquer, pour s’exprimer, pour débattre, pour se faire entendre et pour ensemble faire reculer la pauvreté, la misère, la souffrance et le mal.
Quand le poète – comme Césaire, comme Senghor, comme Glissant – travaille les mots, c’est la démocratie qu’il écrit !
Je vous remercie pour votre attention. »
Richard Miller